Interview : Simon Compaoré à propos de la fronde sociale Imprimer
Écrit par Sidwaya   
Lundi, 11 Juin 2018 15:38

Sur le bras de fer entre les syndicats des finances et le gouvernement, le front social, le forum sur la rémunération des agents publics, le ministre d’Etat auprès de la présidence du Faso, Simon Compaoré,  n’est  pas passé par quatre chemins pour donner sa lecture. Il s’est confié à Sidwaya, le samedi 9 juin 2018 à Ouagadougou.

 

 

Sidwaya (S) : La coordination des syndicats des finances, engagée dans un bras de fer avec le gouvernement depuis plusieurs semaines, a annoncé, vendredi, la suspension de ses sit-in pour donner une chance au dialogue.  Comment voyez-vous l’issue de cette crise ?

 

Simon Compaoré (S.C.) : Il est regrettable de constater la fronde sociale qui prévaut au ministère de l’Economie, des Finances et du Développement. Cela fait plusieurs  semaines que les agents de ce département refusent de travailler, en pratiquant la grève ou les sit-in,  parce qu’ils ont des doléances  non satisfaites. Le droit de grève est reconnu au Burkina et personne ne le remet en cause. Seulement, la grève doit être une arme ultime. Mais utiliser abusivement cette arme va porter de graves préjudices à l’Etat et aux populations. En ce sens que ces mouvements pèsent sur les caisses de l’Etat.  Le Trésor public n’appartient à personne, même pas au président  du Faso et à ses ministres, encore moins aux tenanciers des régies de recettes.  Les caisses étatiques, qui appartiennent au peuple, nous permettent  d’assurer le paiement des salaires des fonctionnaires  et d’accompagner le secteur privé et tous les acteurs économiques. Dans ces conditions, les grèves à répétition compromettent la collecte des fonds qui permettent à l’Etat d’assurer ses charges. La situation que nous vivons sape les bases de l’économie nationale. Ce n’est pas pour rien que l’opinion publique désapprouve le mouvement des financiers. Sur les sept points de revendication de ces syndicats,  cinq ont trouvé des réponses satisfaisantes, telles que la dotation en carburant et la mise à disposition du bâtiment administratif R+4. Les deux points de désaccord sont le statut sécurisant des agents des finances, qui sera mis en débat au forum national sur les rémunérations des agents publics et  le check off,  système de collecte des cotisations  au profit des syndicats. Sur le check off, le gouvernement a estimé que l’on ne peut pas prélever le salaire d’un fonctionnaire sans son consentement. Il faut l’accord préalable du travailleur, et c’est pour cela qu’un projet de fiche a été élaboré et soumis aux syndicats qui n’ont pas réagi. Est-ce que les deux points de revendication sans accord nécessitent qu’on bloque tout le pays ? Ce n’est pas normal. Même si on n’aime pas le président du Faso ou les membres du gouvernement, on aime au moins son pays. Le durcissement du  mouvement nous mène vers un suicide collectif. Néanmoins, nous croyons à un terrain d’entente, vu notre attachement au dialogue, car la grève des financiers impacte négativement  la marche du pays. Nous avons déjà fait des concessions sur les sept points, comme tantôt évoqués. Nous n’avons aucun  intérêt  à ce que le pays se bloque. Nous avons des engagements  vis-à-vis du peuple.  C’est bien  pour cette raison  que nous devons faire en sorte que la machine ne se grippe pas en  faisant  prévaloir la loi.

 

S. : Malgré les avancées  évoquées,  il n’y a pas encore un accord formel entre l’exécutif et les syndicats des finances.

 

S.C. : Certains ne  semblent pas affectionner la discussion. Quand on dit discussion, on ne peut pas avoir des positions jusqu’au-boutistes. Sur les cinq points consensuels,  nous avons souhaité la signature d’un accord, mais les syndicats  ont refusé. En principe, un syndicat  ne refuse jamais  des concessions qui lui sont faites.  Il  accepte et continue à discuter sur les points de désaccord. Dans le cas des financiers, c’est tout ou rien.  Ce n’est pas de la négociation.

 

S. : Les ministres en charge des Finances, Hadizatou Rosine Coulibaly/Sory  et de la Fonction publique, Séni Ouédraogo, ne se sont pas présentés à la table des négociations chez le Médiateur du Faso.  Pourquoi ce faux bond ?

 

S.C. : Ce n’est pas un faux  bond !   Quand les ministres viennent pour discuter avec les syndicats,  ils le font d’abord avec le chef du gouvernement, qui donne les orientations.   Les ministres ne parlent pas en leur propre nom.   Pour qu’on échange sur un texte,  il faut  en  connaître le contenu, et c’est ce que nous avons demandé.  Sinon, nous n’avons aucun problème avec le Médiateur du Faso, dont on salue  l’initiative.   Nous n’avons pas non plus de problème avec les syndicats,  c’est  plutôt eux qui ont  des soucis avec nous.

 

S. : Que reprochez-vous  aux syndicats des finances ?

 

S.C. : Quand on va en discussion, on ne peut pas dire que c’est tout ou rien. On n’est pas obligé non plus d’être totalement d’accord à la fin du débat. Le problème n’est même pas là. Ce n’est pas maintenant qu’on voit des désaccords entre le gouvernement et les syndicats. Le hic,  c’est que l’on assiste  à  des pratiques de grève  étrangères aux lois et règlements de la république.  Le droit de grève est reconnu, mais il est aussi admis que les agents qui veulent  travailler doivent pouvoir le faire.  Or, nous  avons constaté, cette fois-ci,  que  des  agents  rentrent  dans des bureaux  pour violenter ou menacer  leurs collègues.  C’est inacceptable et nous avons décidé de mettre fin à cela, en prenant nos responsabilités. Le sit-in est illégal, tel que les juridictions compétentes l’ont indiqué et la loi doit être appliquée. Les retenus pour faits de grèves, autorisés par la loi, seront aussi effectués. Des responsables seront aussi  relevés de leurs fonctions s’ils vont en grève, car c’est une question de loyauté et de confiance envers l’autorité. On entend parler  de pratiques antidémocratiques, mais ce n’est  nullement le cas.

 

S. : Le gouvernement a manifestement décidé de sévir contre les grévistes…

 

S.C. : Ce n’est  pas une question de sévir ou pas.  Il s’agit pour le gouvernement de prendre ses responsabilités.  Les lois en matière de grève  seront appliquées dans toute leur rigueur.  On ne peut pas admettre que des  responsables,  nommés pour défendre les intérêts de l’Etat, aillent en grève. Celui qui veut être bombardé directeur,   et  profiter des avantages,   ne peut pas causer des soucis à celui qui l’a promu, qui est dans son bon droit  de  le relever  de ses fonctions en cas de manquements.

 

S. : En plus de leur fréquence, les mouvements sociaux se radicalisent de plus en plus. Si bien qu’on parle de politiciens déguisés en syndicalistes dans les rangs du pouvoir.

 

S.C. : On se connaît dans ce pays. Aujourd’hui, les mouvements sociaux dépassent le niveau du syndicalisme pur. Il y en a qui ont  dit  qu’il faut  faire chuter le régime Kaboré.  D’autres ont même affirmé qu’ils en avaient marre et qu’ils ne voulaient plus négocier.  Nous assistons  à  du  sabotage à travers les grèves.  Je ne suis pas un gamin en politique pour ne pas pouvoir appréhender certaines réalités. On a franchi le Rubicon.  Quand certains se présentent  avec des bandeaux rouges  devant des autorités, tout en  clamant  être des communistes ou en adoptant des attitudes désinvoltes,  cela pose problème. Malgré tout,  nous sommes toujours attachés au dialogue.

 

S. : Est-ce à dire que vous accusez les communistes de vouloir déstabiliser le pays ?

 

S.C. : Je n’ai rien contre les communistes.  Mais quand on mélange syndicalisme et communisme, il y a problème. Certains jouent sur un autre terrain, masqués. Ils doivent enlever les cagoules. Il faut que chacun s’assume. Les mouvements sociaux frisent le sabotage de l’économie nationale. C’est pour cette raison que les commerçants, les chefs d’entreprises et autres acteurs socioéconomiques commencent à crier leur ras-le-bol.

 

S. : Que  vous inspire le débat enflammé sur les fonds communs, qui révoltent une bonne partie de l’opinion ?

 

S.C. : Les fonds communs font l’objet de débat et ne constituent  aucunement  un tabou. J’ai été fonctionnaire pendant 33 ans, ès qualité de conseiller économique, mais je ne me suis jamais révolté parce que les autres avaient le fonds commun. Ce n’est pas ma ligne de défense. Mais il faut, à un moment donné, corriger les injustices. Le tout à soi et rien pour les autres pose problème.

 

S. : Certains observateurs trouvent que c’est le gouvernement lui-même qui est à la base du front social, avec l’octroi de salaires mirobolants aux magistrats. Que leur répondez-vous ?

 

S.C. :   Pas du tout ! Il faut plutôt s’attaquer aux grandes disparités qui ne sont pas assises sur des bases objectives. Celles-ci peuvent finir par faire sauter le couvercle. Le gouvernement  n’a pas que les fonctionnaires à sa charge.  Il y a aussi les étudiants, les paysans, les enseignants, les questions de santé, d’éducation, d’eau potable, de voirie, etc. Le budget de l’Etat est un patrimoine commun qui doit servir au développement de tous.

 

S. : L’opposition ne voit pas d’un bon œil la gestion de la fronde sociale par le régime de Roch Marc Christian Kaboré.   Votre commentaire là-dessus ?

 

S.C. : C’est de bonne guerre.  L’opposition  souhaite que nous échouions, pendant que nous, nous travaillons à réussir.  Chacun joue son jeu.  Si l’opposition met les bâtons dans nos roues, c’est normal.  Par contre, les syndicats ne doivent pas glisser sur le terrain politique.

 

S. : Le forum national sur la remise à plat du système de rémunération des agents publics se tient du 12 au 14 juin prochain.  Cette initiative est-elle une panacée ?

 

S.C. : Nous sommes à la croisée des chemins.  Si nous n’organisons pas ce forum, le couvercle risque de sauter. Le fonds commun a pris des proportions inquiétantes. Nous  sommes passés d’une centaine de millions à 55 milliards  aujourd’hui. Et si ça continue, nous allons arriver à des montants scandaleux. Ce n’est pas l’idée du fonds commun qui pose problème,  mais il  faut  l’encadrer, vu son accroissement.   Gérer, c’est prévoir et il faut de l’anticipation.  Même si on a commis des erreurs de par le passé, on peut  toujours  rectifier le tir.  Autrement dit, l’existence du fonds commun est menacée.

 

S. : Va-t-on assister à une réduction des salaires  dans le cadre  du forum sur les rémunérations,  comme le redoutent  certains fonctionnaires ?

 

S.C. :   Je ne le pense pas.  Il ne faut pas prêter des intentions au gouvernement.  Il faut  tout de même reconnaître qu’un agent titulaire d’un BAC+5 ne peut pas toucher plus qu’un autre de niveau BAC+8. Ce sont ces écarts qui créent les frustrations et les révoltes. On ne peut d’emblée prétexter de la diminution des salaires. Ceux qui le disent veulent  mobiliser en leur faveur, et ce n’est pas honnête.  Tout le monde est convié au débat et chacun est appelé à apporter sa contribution, pour qu’on arrive à quelque chose de consensuel.

 

S. : Certains syndicats ont décidé de boycotter le forum,  prévoyant même des sit-in en marge.  Ne faut-il pas  craindre pour la sérénité des échanges ?

 

S.C. : Il y a des syndicats qui  vont prendre part à la rencontre.  Pourquoi pas les autres ? C’est  un débat  où  chacun  doit se prononcer.  Les absents ont toujours tort.  Si nous voulons le bien de ce pays, mettons-nous  autour de la table. Même dans les guerres, les parties finissent par signer un accord autour de la table. La politique de la chaise vide ne sert pas et à la limite, c’est contreproductif. Pour ce qui est des sit-in annoncés, nous allons faire  respecter la loi en la matière.

 

S. : Avez-vous un appel particulier à lancer  par rapport  à la fronde sociale ?

 

S.C. : Je voudrais inviter tous ceux qui veulent le bien du Burkina à continuer à discuter avec les autorités. C’est pourquoi nous demandons à l’ensemble des travailleurs épris de paix de ne pas s’embarquer dans des aventures qui peuvent leur porter personnellement préjudice et à l’ensemble des  Burkinabè.

 

Entretien réalisé par

Kader Patrick KARANTAO

Sidwaya

Mise à jour le Lundi, 11 Juin 2018 15:40