Relations Taïwan-Burkina : « C’était un boulet pour nous et pour la sous-région» (Alpha Barry, ministre des Affaires étrangères) Imprimer
Écrit par L'Observateur paalga   
Lundi, 04 Juin 2018 09:09

Du 26 au 29 mai 2018, le ministre burkinabè des Affaires étrangères, Alpha Barry, a séjourné en République populaire de Chine, où il a signé à Pékin l’accord de rétablissement des relations diplomatiques entre le Burkina Faso et le pays de Mao, après vingt-quatre ans de séparation.

Voici ce qu’il nous a confié sur les raisons du divorce d’avec Taïwan  et les opportunités de développement liées à la nouvelle alliance avec la grande Chine.

 

Dans votre déclaration du 24 mai 2018 mettant fin aux relations diplomatiques avec Taïwan, vous avez déclaré : «C’est pour nouer  le meilleur partenariat afin de consolider le développement socio-économique de notre pays et de faciliter les projets régionaux et sous-régionaux.» Est-ce à dire que la coopération avec Taïwan ne répondait pas aux attentes du Burkina Faso ?

Tout d’abord, nous sommes reconnaissants à Taïwan pour ces vingt-quatre années de coopération que nous avons eue. Il faut le reconnaître, c’est un partenariat qui a produit des résultats.

D’ailleurs quand j’ai reçu l’ambassadeur de Taïwan pour lui annoncer la rupture des relations diplomatiques, je lui ai témoigné la reconnaissance du gouvernement et de tout le peuple burkinabè.

Mais c’est une coopération à propos de laquelle nous avions des critiques.  Pour nous,  on pouvait mieux faire.

 

Quelles étaient ces critiques ?

D’abord, c’est concernant l’enveloppe financière de cette coopération. Il faut savoir que les vingt-quatre années que nous avons partagées représentent, dons et crédits réunis, seulement 302 milliards de francs CFA, ce qui donne une moyenne de 12 milliards par an.

Ensuite, lors de la dernière Commission mixte, nous étions à 14 milliards par an, c’est-à-dire 43 millions d’euros sur la période 2016-2018.

En 2016, nous avons tenté d’introduire cinq nouveaux projets à la demande du Premier ministre, Paul Kaba Thiéba. Ces cinq nouveaux projets représentaient environ 20 millions d’euros, soit près de 13 milliards de francs CFA. Mais cela n’a pas été pris en compte par la partie taïwanaise.

Lors d’une visite à Taipei, j’ai été reçu par la présidente de Taïwan et je lui avais réitéré, à cette occasion, le souhait du Burkina Faso de voir inscrire lesdits projets, que nous estimions prioritaires, dans la coopération. Elle avait marqué son accord mais par la suite, rien n’a été fait dans ce sens.

Nous avions aussi souhaité un changement du format de cette coopération. Vous savez, les 14 milliards dont je vous ai parlé plus haut couvrent une multitude de projets dont les coûts variaient seulement entre 150 millions à 500 millions de francs CFA. C’est dire qu’il s’agissait d’une kyrielle de petits projets. C’est ce qui a donné l’impression que Taïwan offrait beaucoup d’argent à notre pays.Ainsi, nous avions voulu que Taïwan se consacre à de grands projets avec des investissements énormes dans cinq ou sept secteurs.  Mais là non plus, nous n’avons pas été entendus.

Alors, nous avons décidé de revoir les choses.

L’autre aspect qu’il convient de prendre en compte, c’est que pour accélérer le développement de notre pays, le président Roch Marc Christian Kaboré a souhaité qu’on ait des partenariats qui nous permettent de mener des actions d’envergure et à la hauteur des attentes des populations. A ce niveau, Taïwan n’a pas les capacités de répondre à cette aspiration.

Enfin, aux niveaux régional et sous-régional, la coopération avec Taïwan nous portait préjudice, car le Burkina Faso était automatiquement exclu des projets et programmes partiellement ou entièrement financés par la République populaire de Chine.

Souvent, du fait de cette amitié avec Taïwan, la grande Chine refusait de contribuer à la réalisation de projets communautaires dans notre pays.

Vous voyez donc que ces relations avec l’île de Formose constituaient un boulet, à la fois pour nous-mêmes et pour nos voisins.

Prenez le cas du G5 Sahel : lors de la table ronde de Bruxelles, la République populaire de Chine a clairement déclaré qu’elle ne pouvait pas financer le G5 Sahel à cause de la présence du Burkina. Elle a alors opté de soutenir directement, et de façon bilatérale chacun des quatre autres Etats membres avec lesquels elle a des relations diplomatiques. C’est la même attitude qui est adoptée par Pékin en ce qui concerne la Force en attente de l’Union africaine et les projets de réalisation de chemin de fer dans la sous-région.

 

Un certain secret a entouré le processus de rupture des relations avec Taïwan. Serait-ce l’expression d’une certaine gêne, vu que Taipei a quand même beaucoup fait pour le Burkina ?

Non, nous n’étions pas gênés. La décision avait été affichée par le président du Faso dès les premiers moments de son arrivée au pouvoir. C’est un acte qui est conforme à sa vision et à la volonté du peuple burkinabè ; en témoignent les nombreuses réactions favorables que nous avons constatées à travers tout le pays.

Mais vous savez, la réussite de toute négociation passe par une certaine dose de discrétion. Il faut aussi reconnaître que Taïwan a vingt-quatre ans de présence dans notre pays et que donc il a ses réseaux nationaux et internationaux. C’est pour cela que, sur instruction du président, nous avons mené des discussions secrètes pour mettre fin à la coopération et rétablir des relations avec la République populaire de Chine.

 

D’aucuns estiment que cette rupture procède aussi d’une démarche politique visant à tourner une autre page de l’ère régime Compaoré, sous laquelle les liens avec Taïwan ont été rétablis en 1994.

Je ne sais pas quel est l’avis du président Roch Marc Christian Kaboré sur cette question, mais en tout cas lorsqu’il m’a chargé de négocier les conditions de cette rupture, il n’a pas été question de Blaise Compaoré. Dans la lettre de mission que j’ai reçue du président Kaboré dès ma prise de fonction, il s’agissait de trouver les meilleurs partenariats pour notre pays, aussi bien au niveau étatique qu’à l’échelle de la coopération décentralisée. C’est cette vision qui nous a guidés dans la rupture des relations avec Taïwan.

 

Quels seront les principaux domaines de cette coopération avec la République populaire de Chine ?

Ce sont principalement les domaines classiques comme l’éducation, la santé, l’agriculture, le logement, le développement urbain, les infrastructures, l’énergie, les mines et bien d’autres.

Il faut savoir que notre nouveau partenaire s’est engagé à reprendre tous les projets que nous avions avec Taïwan.

Ensuite, il y aura d’importantes réalisations, à commencer par la construction d’un nouvel hôpital de grande capacité à Bobo-Dioulasso.

 

Vous avez annoncé l’arrivée prochaine d’experts chinois pour évaluer les besoins du Burkina. N’est-ce pas paradoxal que ce soit nos partenaires qui viennent évaluer ce dont nous avons besoin ?

Aucun investissement ne se fait sur la base d’une simple annonce. Nous avons nos besoins, qui sont  exprimés à travers le Plan national de développement économique et social (PNDES), selon la vision du président du Faso et à travers les attentes des Burkinabè. Il faut donc que les deux parties les examinent ensemble en tenant compte des orientations de chacun des partenaires.

Concrètement, cette mission d’experts va d’abord venir évaluer les projets taïwanais afin de pouvoir les reprendre rapidement  et ensuite examiner nos besoins que nous allons présenter secteur par secteur.

 

Avec la prégnance de la menace terroriste, nul doute que la question de la sécurité occupera une place de choix dans ces relations avec la République populaire de Chine.  Quelle forme prendra cette coopération militaire ?

La République populaire de Chine appuie énormément des pays africains dans les domaines de la défense et de la sécurité.

Ce soutien s’effectue aussi bien dans le cadre de l’Union africaine et de certaines institutions comme la CEDEAO qu’au niveau bilatéral avec de nombreux Etats comme ceux du G5 Sahel. Dans ce dernier cas, notre pays pourra désormais s’attendre à des équipements pour nos forces de défense et de sécurité, lesquelles bénéficieront de formation de tous genres.

 

S’agissant des étudiants burkinabè à Taïwan, vous avez annoncé que des mesures seraient prises afin qu’ils puissent poursuivre leur cursus dans d’autres pays. Concrètement, quelles sont les dispositions envisagées ou déjà  prises et dans quels délais seront-elles mises en œuvre ?

Une évaluation a fait ressortir que nous avons actuellement 74 étudiants qui bénéficient de bourse taïwanaise et un autre qui est pris en charge par l’Etat burkinabè.

Outre ceux-ci, il y a dix-neuf autres étudiants qui sont à Taïwan sur la base de moyens propres de leurs parents.

Pour ce qui concerne les boursiers, il n’y a pas d’inquiétude à se faire, tout est prévu pour qu’ils puissent évoluer dans d’autres universités.

 

Que va devenir le personnel de l’ambassade de Taïwan au Burkina ?

Il faut dire que leur premier employeur, c’est l’ambassade taïwanaise.  Je ne sais pas ce qu’elle a prévu pour le personnel mais les deux parties sont toujours en discussion sur les modalités de fermeture de leurs représentations diplomatiques respectives.

 

Au cours de votre séjour à Pékin puis à Shanghai, vous avez rencontré plusieurs autorités. Dans quel état d’esprit ont-elles accueilli la signature de l’acte de rétablissement des relations entre les deux pays ?

J’ai trouvé des Chinois enthousiastes. A la sortie de ma rencontre avec mon homologue des Affaires étrangères et par ailleurs conseiller d’Etat  qui a rang de vice-Premier ministre et tout son staff, à l’issue des audiences avec le président du comité consultatif du peuple chinois puis du maire adjoint de Shanghai, j’ai pu mesurer tout l’intérêt que tous accordent à ces nouvelles relations sino-burkinabè. Ils ont tous exprimé leur détermination à aider le Burkina «à rattraper le temps perdu », comme ils disent.

En 1994, Taïwan représentait 42% du PIB de la grande Chine. De nos jours, ce chiffre n’est plus que de 4%. C’est dire qu’en l’espace de vingt-cinq ans, la République populaire de Chine a énormément progressé et dispose d’énormes potentialités en matière de coopération.

Il y a d’un côté ce que l’Etat chinois peut nous apporter en matière d’aide publique au développement et de l’autre ce que les entreprises chinoises peuvent exécuter comme marchés avec des conditions intéressantes, car leurs banques peuvent financer des projets à des taux concessionnels.

Au regard de tout cela, je pense que nous avons pris le bon chemin, le sens de l’histoire, la trajectoire normale du monde du développement d’aujourd’hui.

La Chine, c’est la deuxième puissance économique du monde et ç’aurait été  dommage que le Burkina continue de tourner le dos à un tel pays.

 

Alain Saint Robespierre

L'Observateur paalga

Mise à jour le Lundi, 04 Juin 2018 09:23